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Cogito

Interroger l’évidence [modifié]

Tadam !

 

Pendant son séjour, à un moment, mon petit frère a mis sur le tapis LE sujet qui agite ma famille depuis des mois voire des années : « Tu crois que Grande Soeur et Beau-frère auront un enfant un jour ? ».

Aussi insupportable qu’elle soit, je ne peux pas lui en vouloir de poser la question, ses parents sont en boucle sur le sujet depuis au moins 2 ans et c’est régulièrement à moi qu’on la pose étant donné ma proximité évidente avec ma grande sœur. J’aime autant qu’on la pose à moi qu’à eux, dernier lambeau de dignité dans cette conversation souterraine qui les agite, même si ça m’oblige à prendre sur moi pour ne pas me mettre à leur hurler rageusement dessus.

Au delà de ma réponse factuelle « oui/non/allez vous faire foutre » j’ai essayé d’amener mon petit frère à questionner cette évidence qu’un couple installé depuis un certain temps, voire marié en ce qui les concerne, DEVAIT/ALLAIT avoir un enfant. Qu’il n’y avait pas forcément pour les membres du couple d’évidence là dedans, que parfois elle ne l’était que par « logique des choses » sociale et familiale (et que parfois il y avait évidence claire nette et précise depuis le départ). Qu’on pouvait peut-être écouter cette absence d’évidence, voire ces choix profondément réfléchis par conviction écologique ou responsable ou autre sur une planète déjà surchargée et en cours d’asphyxie, qu’une vie sans enfant n’était pas forcément inaboutie ou triste comme il me l’a dit. Qu’il faudrait peut-être plus souvent que les gens interrogent cette évidence dans leur propre cheminement de parents.

Ça a été une conversation rude pour lui je crois, je ne peux pas lui jeter la pierre, c’est une conversation rude pour les adultes aussi de ce que j’en ai constaté.

 

Quelques jours plus tard, je n’ai pu m’empêcher de « rire » puisque c’était pile le jour du dépassement où nous aurions consommé toutes les ressources disponibles de la planète, j’ai eu une conversation avec Dr Chouchou qui sortait d’une semaine avec ses neveux et qui m’a confié du bout des lèvres que ni lui ni sa compagne ne se sentaient d’avoir d’enfant. Jamais. Il s’attendait de ma part au laïus habituel sur le fait qu’on n’était jamais prêt à avoir des enfants et qu’il fallait juste se lancer, sur le bonheur ineffable, merveilleux et sans cesse renouvelé d’avoir des enfants, etc etc etc … A la place je lui ai juste répondu qu’ils n’auraient pas d’enfants et qu’ils feraient autre chose dans leur vie et que ça serait bien aussi.

J’ai senti un immense soulagement de sa part d’éviter au laïus habituel que tout le monde doit leur servir dès qu’ils abordent le sujet.

 

Moi la première je n’aurais sans doute jamais interrogé cette évidence solidement ancrée dans nos vies et nos sociétés si je n’y avais pas été obligée …

 

En ce moment je me bats contre mes médecins.

Enfin non, c’est faux, je me battrais avec eux si j’étais dans l’opposition frontale, si je répondais par la colère, si je haussais le ton. A la place, je suis dans l’opposition tranquille, ce côté « parle à mon cul ma tête est malade » si agaçant.

Il n’empêche, mes médecins sont obsédés par « ma fertilité » ou plutôt par le fait de la préserver le plus possible, comme si elle n’était pas déjà franchement catastrophique. Alors que moi je m’en fous, mais alors d’une force … Je le leur ai dit d’ailleurs, j’ai argumenté : j’ai expliqué l’absence de projet d’enfant, le deuil d’en avoir un jour, le refus d’affronter un jour une grossesse tellement risquée qu’elle m’empêcherait de respirer pendant des mois. Elles n’ont rien voulu entendre alors maintenant c’est moi qui n’écoute plus, ça me parait un juste retour des choses.

Moi j’aimerais vraiment mieux que mes médecins soient obsédés par ma fatigue, mes prises de sang ……. atypiques dirons nous pudiquement, mes migraines, ma tachycardie, la tête qui me tourne trop souvent, cet isulinorésistance secondaire qui s’installe silencieusement … Ça me parait beaucoup beaucoup beaucoup plus important que ma … « fertilité ».

Je me disais pendant un temps que mes médecins étaient obsédés par ma fertilité parce que ce sont des femmes. Qu’elles ont elles-mêmes enfanté et qu’elles projettent sur moi quelque chose de leur histoire. Mais finalement, je ne suis pas sûre que ça ne soit que ça.

Pendant un temps, un ami – un des rares au courant – n’arrêtait pas de remettre le sujet sur le tapis : « Mais tu feras des FIV, des PMA, des GPA » « Mais pourquoi tu ne commences pas à préparer un dossier d’adoption » « J’ai une amie qui ne voulait pas d’enfant, à 40 ans, elle s’est soudain réveillée et elle s’en est mordue les doigts ». Je refuse. Je refuse de rentrer dans un système qui me rendrait complètement dingue, un système fait de souffrance et de déception, je refuse de me faire des piquouzes d’hormones tous les jours, je refuse de prendre ma température tous les jours pour me forcer à baiser LE bon jour et surtout pas le reste du temps, je refuse de rester les jambes bien en l’air après, je refuse d’hurler le cœur déchiré chaque fois que le test de grossesse sera négatif, je refuse d’entamer des démarches d’adoption fastidieuses qui me feront espérer un jour – dans quelques années – d’aller à l’étranger chercher un enfant … peut-être, si on m’en juge digne.

 

Je refuse de me plier à tout ça alors que tout le monde me pousse dans cette voie juste parce que c’est ce que je suis censée faire en temps que femme.

Mais je ne suis pas sûre que le reste du monde ait bien envie de l’entendre.

Discussion

12 Responses to “Interroger l’évidence [modifié]”

  1. Je pense à toi, ma belle. Et le reste du monde ferait mieux d’ouvrir les oreilles. C’est à toi que tout ça appartient, et toi qu’il convient d’écouter sur le sujet…

    Posted by Anna | 25 août 2017, 17:38
  2. Je viens tous les jours sur ce billet que je me suis promis de commenter, mais en vrai, Anna, elle a tout dit. Bises.

    Posted by Minka | 25 août 2017, 19:23
  3. On peut très bien avoir une vie heureuse, riche et bien remplie sans avoir d’enfants !!!!!

    Bon d’accord, moi j’en ai une – mais au départ on m’avait dit que j’aurai jamais d’enfant et ça ne m’avait pas traumatisé, au contraire.

    Avoir un (des) enfants c’est du bonheur mais la plupart du temps c’est aussi :
    Se faire un sang d’encre quasiment en permanence, vivre dans l’angoisse (qu’il ait un accident, qu’ilmeure, qu’on meurt, qu’il se blesse, qu’il se fasse enlever voir pire, qu’il rate son bac, qu’il ait pas de copains, que la mère qui n’ai pas vérifier en pleine nuit que son nouveau né respirait encore me jette la 1ere pierre )
    Se retrouver (trop ) souvent à crier / s’énerver contre notre délicieuse progéniture qui passe son temps à tester nos limites

    C’est aussi se taper des roadtrip au son des chansons Disney 🙂

    Posted by MaO | 27 août 2017, 10:42
  4. Il est tellement difficile de faire entendre ses choix personnelles, ses décisions… Mais Anna l’a parfaitement exprimé, cela t’appartient… Je t’embrasse fort fort fort.

    Posted by Lizly | 28 août 2017, 14:00

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