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Barcarolle

Ce camp de concentration en France : Struthof-Natzwiller

« Il est des coins du monde dont on se dit qu’ils sont maudits à jamais, quelque soit la beauté de la nature qui l’entoure et le soleil qui brille, tant la haine et l’horreur l’ont souillé »

 

 

 

 

 

C’est ainsi que j’ai commencé la légende de la première photo du camp de concentration du Struthof que j’ai décidé de poster sur instagram parce que c’était vraiment ce que je ressentais dans cet endroit méconnu – et un peu du bout du monde – qui se situe pourtant en France 1.

 

Car oui, peu de monde le sait mais la France a accueilli sur son territoire l’un de ces terribles endroits et même si l’on est bien loin de la terrifiante machine à tuer qu’a été Auschwitz, il y a eu à cet endroit de 20 000 à 22 000 morts ………

...

 

Je comprends bien qu’on ne se vante pas d’abriter sur son territoire un tel endroit, il n’y a vraiment pas de quoi s’en vanter, mais je regrette néanmoins qu’un tel silence l’entoure – un silence presque assourdissant – et qu’on n’en parle pas plus, surtout qu’il se visite et que cette visite justement me parait des plus importantes, a fortiori en cette période. On pourrait *presque* oublier ce qui s’est passé là, dans ce paysage magnifique où la nature verdoyante et préservée resplendit autour. Et pourtant …

...

Pourtant on touche bien là bas, l’horreur/l’inhumanité/la folie organisée/la haine dont l’homme est capable. Contrairement à ce qu’on veut parfois nous faire croire, il serait faux de croire que le Struthof était un camp de concentration « mineur » du IIIe Reich, une toute petite verrue sur le territoire français, pour donner un ordre d’idée, il y aurait eu à Dachau – qui est 100 fois plus connu – environ 30 000 morts ………

...

 

Alors oui il faut y aller, même si j’ai hésité en ce 16 juillet – 2j à peine après l’attentat de Nice, y aller et se confronter aux miradors, aux fils barbelés, à la potence et surtout à la chambre à gaz et au four crématoire, tous deux vraiment particulièrement difficile à affronter 2. Rendre l’existence de tout ça tangible, physique, je sais bien que ça a existé mais voir les choses de ses yeux … c’est bien différent 3. Et surtout je fais partie de ces gens qui pensent que nous devons nous confronter frontalement au pire de notre histoire, à ce que nous avons fait de plus sordide et de plus horrible pour comprendre, analyser et nous souvenir comment nous avons pu un jour en arriver là et peut-être 4 en tirer les leçons qui éviteront que cela se reproduise.

...

 

Cette visite m’a bouleversée, remuée, m’a mis les tripes à l’envers et m’a fait beaucoup réfléchir.

Et pour commencer je me suis demandée comment on entretenait un tel lieu. Parce que si ce n’est pas entretenu, les bâtiments se dégradent et risquent de disparaître … mais en même temps ça ne peut pas avoir l’air trop propret et neuf, comme si ce lieu était un centre de vacances convivial en pleine nature. C’est d’ailleurs un peu le cas de deux bâtiments du camp et je leur reproche leur parquet neuf qui sent bon et leurs murs bien blancs alors que dans ces lieux des hommes ont été frappés à mort, torturés, utilisés pour des expériences 5, assassinés et finalement … réduit en cendres.

A ce titre, le batiment de la chambre à gaz, situé à distance du camp est vraiment sordide, suintant et glauque. Une véritable plongée en enfer. Je plains d’ailleurs beaucoup la personne chargée de rester là toute la journée pour gérer l’accueil des visiteurs (et je comprends que le monsieur chargé ce jour là de cette tâche ait été plus souvent dehors au soleil pendant ma visite que dedans).

Se voir dans les reflets du passé

Se voir dans les reflets du passé

 

Mais surtout ma grande réflexion a porté sur les photos. Est-ce qu’on photographie un lieu pareil et comment ?

Oui après beaucoup d’hésitation j’ai photographié, on me l’a reproché d’ailleurs, mais je tenais à le faire. J’ai abandonné mon parti pris habituel « que ce soit beau », pas question de le magnifier, de faire de cet endroit un bel endroit malgré le grand ciel bleu et l’herbe verte, au contraire je voulais fixer l’essence de ce qu’il était sans non plus tomber dans le sordide, le sensationnaliste et le voyeuriste 6 et aussi garder une trace physique de l’existence de ce lieu. Pas seulement dans ma mémoire. Ce ne sont certainement pas des photos que je vais montrer à des amis autour d’un apéro mais si un jour j’arrive à douter de la réalité de ce lieu, il me suffira d’aller voir ses photos pour me rappeler que si, ce lieu existe bien.

Mais je comprends que la prise de photo puisse choquer. J’ai moi-même été choquée de voir un certain nombre de personnes face au four crématoire (dont la mise en scène est particulièrement claire et donc sordide) dégainer leur smartphone pour prendre une photo en mode « hi hi je vais montrer ça aux potes sur facebook/instagram ça va trop les faire halluciner » sans la moindre minute de réflexion sur le sujet de leur photo. Moi je suis partie du bâtiment, j’en suis revenue, j’en ai fait 3 fois le tour en me demandant si j’allais le prendre en photo ou pas avant de me décider à en faire une rapide tout en m’excusant mentalement auprès des victimes et en leur promettant qu’elle ne serait pas diffusée mais qu’il fallait que je la prenne sinon j’avais l’impression de ne pas complètement me confronter à l’horreur de la chose et de la fuir un peu.

Et puis surtout je voulais des photos de ce lieu pour … en parler. Car je sais que beaucoup de personnes ignorent l’existence de cet endroit en France, je l’ignorais moi même jusqu’à il y a 2 ans quand au hasard d’un reportage sur les déportés je suis tombée de mon siège en découvrant qu’il y avait un camp de concentration en France. Et après l’avoir vu de mes propres yeux, je me DEVAIS d’en parler.

...

 

C’est désormais chose faite.

Des hommes et des femmes sont morts dans des conditions atroces ici et nous devons vivre à jamais avec ça.

...

 

 

 

 

Informations pratiques :

– Le camp de concentration de Struthof-Natwiller est situé à une petite soixantaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg, il est plus facile d’y accéder par la route de Rothau que par le Mont Ste Odile (j’ai fait les 2, je confirme). C’est indiqué à partir de Schirmeck, toutefois n’espérez aucune « publicité » autre ailleurs, on se contente d’un simple « Struthof » il faut vraiment savoir à l’avance qu’on veut y aller.

– Si vous montez par la route de Rothau, en route vous verrez indiqué « chambre à gaz ». Elle est effectivement un peu en contrebas du camp. Je vous conseille de vous y arrêtez plutôt après la visite du camp, toutefois elle est fermée entre 12h30 et 14h si je ne dis pas de bêtise (enfin les horaires donnés sur le site ne sont pas les mêmes donc appelez avant c’est mieux) suivant l’heure vous devrez peut-être vous y arrêtez avant (et il n’y a pas vraiment de quoi stationner c’est assez mal fichu).

– L’accès au camp même est gratuit, il vous faudra néanmoins demandé un billet à la billeterie du centre européen des résistants déportés (à côté du parking pour pour pouvoir y accéder). Les 6€ de droit d’entrée concernent le centre européen des résistants déportés (à l’extérieur) et le musée du KL Struthof-Natzwiller (le 1er baraquement en rentrant dans le camp), j’ai fait le choix de ne pas les faire (trop rude pour cette journée) je ne peux donc pas vous dire s’ils valent le coup.

– Le site internet est très bien fait, et plein d’infos je vous conseille vraiment de le consulter. Par contre sur place ça manque vraiment d’indications, ainsi on peut apercevoir la maison du commandant du camp en contrebas de l’entrée de celui-ci mais on ne la voit pas de loin et ce n’est pas indiqué. De même vous pouvez monter à proximité de la carrière où les prisonniers extrayaient du granit etc …

– Je vous recommande également la lecture de la fiche wikipédia sur le camp …

– Enfin … ce n’est pas vraiment une recommandation mais j’y suis allée un jour d’été par grand beau temps sous le soleil et je n’ai pas regretté. Si je dois y retourner, j’essayerai sans doute d’y aller un jour de pluie/automne/hiver parce qu’on doit être encore plus dans la réalité de ce que ce lieu a été. Mais en première visite j’aurais trouvé ça difficile.

– Enfin (bis) c’est bête mais même si tous les gens que j’ai croisé dans le camp se comportait hyper bien, et que naturellement dans les bâtiments tout le monde chuchotait, moi j’ai été choqué par la tenue des gens venus visités. Je sais bien que c’est l’été et qu’il fait beau mais les petites robes rouges, les shorts jaunes, les tee shirts bleus flash … j’ai trouvé ça tellement incongru (et déplacé en fait) dans ce lieu. Moi j’avais pas réussi à enfiler plus que du blanc et du noir pour venir là.

Idem pour les gens qui mangeaient leur sandwich face à la porte d’entrée du camp … ya des bancs et c’est pas interdit mais … j’aurais bien été incapable d’avaler la moindre bouchée là.

 

 

Notes:

  1. qui plus est à seulement quelques kilomètres à vol d’oiseau du Mont Ste Odile … (endroit par ailleurs proprement hallucinant : abbaye disneyland et aucune référence nul part à la catastrophe aérienne de 1992)
  2. je ne suis pas prête à aller à Auschwitz, j’ai failli me trouver mal devant la chambre à gaz et le four crématoire
  3. d’ailleurs on devrait y emmener tous les négationnistes
  4. je dis bien « peut-être » …
  5. la table de dissection en est d’ailleurs le rappel terrible
  6. je ne sais pas si j’ai réussi – vous me direz – mais ça c’est encore un autre débat

Discussion

9 Responses to “Ce camp de concentration en France : Struthof-Natzwiller”

  1. Bonjour jolie dame. Pour les Français « de l’intérieur » qui ont entendu son nom, ce camp est à l’étranger et pour les alsaciens, c’est au même titre que les enrôlés de force un sale moment qu’ils essaient d’oublier. Du coup, je me garderai bien de critiquer les visiteurs: au moins ceux la font acte de mémoire et même s’ils semblent « incongrus », ils auront un peu touché du doigt un instant noir d’une histoire récente. Après on sait bien la mémoire volatile sinon l’histoire ne serait pas un éternel recommencement… Je ne connais pas le mont ste Odile en ete, mais j’en ai un souvenir plutot agreable. Bise du crabe.

    Posted by crabe dormeur | 20 juillet 2016, 08:38
    • Je ne critique pas ces visiteurs mais ça m’a heurté moi ces touches de couleurs, il fallait que je le dise. Et pour le Mt Ste Odile ce n’était pas tant qu’on soit en été mais les 4 restaurants + l’hôtel 2 étoiles de 105 chambres etc… J’ai pas eu trop l’impression d’être dans une abbaye ^^’

      Posted by Shaya | 21 juillet 2016, 13:06
  2. Et bien j’avoue mon ignorance, dissipée grâce à ton billet, sur l’existence de ce camp. Merci pour cet article.

    Posted by Lizly | 20 juillet 2016, 12:49
  3. Merci.

    Posted by Mentalo | 21 juillet 2016, 12:49
  4. J’ai visité le Struthof par temps de brouillard et par beau temps, et c’est clair que l’ambiance n’est pas la même. Ce qui m’avait interpellé la deuxième fois, c’est des tout petits avec leur parent. Les enfants étaient trop petits pour comprendre mais ressentaient l’ambiance, et voyaient des horreurs sans pouvoir mettre des mots dessus!
    Quant au Mont Ste-Odile, je me balade autour, notamment le long du mur païen, et là c’est magnifique…

    Posted by lagune | 29 juillet 2016, 09:31
    • Je n’ai sans doute pas assez exploré le Mt Ste Odile, pas vraiment le temps en fait, j’ai juste visité l’abbaye et …
      Et par temps de brouillard au Struthof on doit croiser des fantômes mais je ne suis pas étonnée que les tous petits ressentent l’ambiance même sans comprendre ce qui s’est passé ici.

      Posted by Shaya | 31 juillet 2016, 12:06
  5. J’ai aussi visité le Struthof, peu de temps après toi d’ailleurs, et j’avais lu ton billet avant d’y aller. Sur la route, je me demandais si j’allais prendre des photos, je ne savais pas. Et puis arrivée là, c’était évident que je n’en prendrais pas, je n’aurais pas su comment faire, et je savais que ce qui serait gravé dans ma mémoire, images et sensations, serait bien plus puissant que des clichés. Finalement j’en ai quand même pris deux, une de l’alignement de pins ceinturé par les barbelés, le long de la maison du chef (l’écorce des pins a mangé le barbelé), l’autre d’une forêt de pins tout nus, que des troncs. Ces deux photos me suffisent pour me rappeler. J’en frisonne encore. Elles ont été prises sur le chemin qui mène à la chambre à gaz. Pour moi, en bas, le pire n’est pas cette chambre à gaz mais les trois cuves. On a pas mal discuté avec le jeune homme assigné à ce bâtiment, ils nous a tout expliqué et nous a montré cette salle aux 3 cuves. Elles n’ont jamais servi nous a-t-il dit, mais elles existent et sont pour moi d’une violence sans nom. Voilà ce que je garde en mémoire.

    Posted by MmeMarto | 31 juillet 2016, 20:38

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