//

Cogito

Mémoire non-traumatique

Amour et chocolat !

Amour et chocolat !

 

Dans ma mémoire des horreurs récentes, je me rends compte que l’attentat de Nice tient une place différente des attentats du 13 novembre et de celui de Charlie Hebdo. Pas dans l’horreur qu’il comporte, pas dans la violence qu’il contient mais dans la façon dont moi je l’ai ancré dans ma mémoire.

Si je devais le rapprocher d’un autre événement ça serait de l’affaire Merah.

 

Quand l’affaire Merah a éclaté, j’étais en Andalousie. C’était la fin de mon voyage, j’étais fatiguée et complètement déconnectée de la France et en plus j’étais dans un hôtel où le wifi ne fonctionnait pas. Le dernier soir avant de rentrer en France, par hasard j’ai allumé la tv. Que des chaines espagnoles, pas de TV5 Monde ni de France 24. Au milieu de toutes les informations débitées à une allure bien trop élevée pour que je comprenne ce qui se disait, j’ai vu qu’il se passait un truc à Toulouse. J’ai compris que c’était grave, que des gens étaient morts mais pas plus précisément.

Quand je suis arrivée c’était fini, Merah était mort, l’assaut venait de se terminer. Je me souviens de l’état de choc complet où était la personne qui est venue me chercher à l’aéroport. « Faut que je te dise, il s’est passé un truc horrible » larmes aux yeux, voix et mains qui tremblent. J’ai enregistré les informations factuelles qu’elle me délivrait mais je me sentais complètement décalée sur le plan émotionnel par rapport à elle. Pas détachée, pas insensible à ce qui s’était passée mais …

 

Il m’aura fallu vivre Charlie Hebdo, l’Hypercasher, le 13 novembre et finalement Nice pour réussir à articuler tout ça.

Quand les premières informations sur Charlie Hebdo sont tombées, je me souviens que je retournais travailler. On ne savait pas bien ce qui s’était passé, ni encore combien, je me souviens juste des « ils ont eu Charlie » sur Twitter. Au boulot personne n’était au courant de rien, c’est un peu tombé à plat quand j’ai voulu en parler avec quelques personnes. Quand je suis sortie du boulot vers 17h et que j’ai repris contact avec le monde extérieur, il y avait ce bilan humain terrible et les premières manifestations d’émotions. Le vendredi j’étais malade, à la maison, quand les premières infos de la traque des frères Kouachi sont sorties, je n’ai pas résisté, j’ai allumé la tv. Et après il y a eu l’Hypercasher et l’assaut et … j’ai passé la journée devant la tv, stochée à la tv même, incapable de m’en détacher. J’en suis ressortie émotionnellement en vrac, comme si on avait tout aspiré en moi, comme si j’étais passée dans une machine à laver en mode essorage et il m’a fallu des jours en fait pour arrêter de tanguer et me « reconstituer ».

Le soir du 13 novembre, j’étais (malade encore) et sur Twitter quand les premières informations sont sorties à propos d’une bombe près du stade de France suivies de celles à propos de fusillades dans Paris. Sans savoir encore précisément ce qui se passait, sans avoir encore la moindre idée du bilan humain terriblement lourd, c’était forcément grave. Après avoir pris des nouvelles des personnes qui vivent là bas et me sont chers, tout en sachant qu’elles allaient toutes bien, je suis restée scotchée à mon téléphone à traquer la moindre information. J’ai été émue par les élans de solidarité notamment le #PorteOuverte et au fur et à mesures que les premières informations tombaient j’ai été surtout horrifiée/terrifiée. Je me suis endormie les larmes aux yeux, je me suis réveillée les larmes aux yeux et de nouveau j’ai eu cette sensation d’être complètement KO, émotionnellement vidée, endolorie comme après un tour dans une machine à laver.

Ce que cache cette sensation surtout c’est la sidération de l’intellect et un pilotage en mode purement émotionnel. Il m’a fallu des jours pour m’en extraire, et une vraie sensation de lutte contre moi-même (et contre les autres aussi un peu). Parce que le rabachage des événements par les médias pendant des jours et des jours (sans la moindre nouveauté dans le déroulé), parce que voir constamment des gens pleurer, des gens traumatisés répétant ce qu’ils avaient vécu etc… tout ça me replongeait dedans à chaque fois et m’empêchait de développer une pensée cohérente et distanciée. Il y avait quelque chose de presque … agréable dans ce court-circuitage de la raison pour se laisser flotter dans ce tourbillon d’émotions partagées par tout le pays. Quelque chose de dangereusement séduisant …

 

Pour Nice les choses se sont faites différemment. Je n’étais pas chez moi, partie pour le week-end. Je dormais quand c’est arrivé, bien loin des réseaux sociaux. Le lendemain, pas de radio, c’est en consultant les réseaux sociaux que j’ai su ce qui s’était passé (et qu’une amie qui m’est chère allait très bien). J’ai fait alors le choix de prendre les informations factuelles et de laisser tout le reste, tout l’émotionnel très loin de moi. Je me suis surtout tenue loin de la tv et dans une moindre mesure des réseaux sociaux. Je n’ai vu aucune photo du lieu de l’attentat, je n’ai pas regardé (en retenant mes propres larmes) des gens pleurer leur détresse infinie d’avoir perdu un de leur proche dans des conditions terribles et/ou d’avoir assisté à la scène, je n’ai même pas entendu le moindre compte-rendu du dérouler des événements.

Et je m’en porte infiniment mieux … et je pense que le monde s’en porterait infiniment mieux aussi si on laissait la peine et la colère à ceux qui sont directement touchés par tout ça. Ca ne veut pas dire que je ne compatis pas infiniment avec les personnes qui ont perdu leur(s) proche(s) ou les victimes blessés, que je suis complètement détachée de ce qui s’est passé. Mais je n’ai pas cette sensation de KO, de vide en moi, de sidération de la pensée cohérente y compris quand j’y repense maintenant. J’ai intégré l’événement mais il n’est pas comme un cratère dans mon âme. Simplement comme le bleu à l’âme qu’il doit être.

Discussion

4 Responses to “Mémoire non-traumatique”

  1. Je suis d’accord avec toi, mais je pense qu’il y a eu aussi des différences entre les événements Charlie/13 Novembre (que j’ai tendance à associer) et Nice. Là où il y a eu unité nationale, réelle coalition de tous sur les 2 premiers, à Nice on a directement plongé dans les débats, les récupérations politiques, et au final on n’entend plus que ça à ce sujet, plus que la récupération politique, dès le lendemain et sans aucune forme de « respect » pour la tragédie qui s’est produite. Quelle que soit cette tragédie d’ailleurs, quelle que soit l’étiquette qu’on veut absolument y coller (terroriste, malade mental, les 2, autre chose, le résultat est le même…) Et ça je crois que ça « aide » à la distance émotionnelle (moi j’y arrive sacrément mieux, même si comme toi et contrairement aux 2 premières fois j’étais aussi en congé donc loin des réseaux et des infos donc déjà plus distanciée). Je pense que c’est bien, mais triste à la fois….Maintenant quel que soit le drame et dès que ça touche la sécurité, on sait que dans la seconde, ce sera récupéré, sans plus aucun respect…Et j’avoue que ça me met bien en colère….

    Posted by flofeenix | 26 juillet 2016, 11:23
    • En ce qui me concerne ça n’a pas joué … parce que comme je me suis tenue très loin de tous médias je n’étais asolument pas au courant de ces polémiques jusqu’à il y a 2j. J’avais vu un ou deux tweets passer mais sans comprendre ni m’y intéresser. Donc en ce qui me concerne ça n’a pas joué du tout.

      Posted by Shaya | 26 juillet 2016, 11:57
  2. Je crois que je vois ce que tu veux dire.
    Je pense aussi qu’on s’en porterait mieux si on laissait les mômes en dehors de tout ça. On les abreuve d’horreurs qu’ils n’ont tout simplement pas les outils pour gérer… Sans leur cacher les choses graves, on n’est pas non plus obligés de leur faire un récit circonstancié à chaque attentat.

    Posted by Georgia | 29 juillet 2016, 11:24

A vous les studios

Shaya ailleurs …

~ Tumblr : Books and Boobs

~ Tumblr : Point Vernis

L'instagram de Shaya

Previously

septembre 2017
L M M J V S D
« Août    
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
252627282930  

D’où viens-tu?