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Cogito

La misère humaine

Quand je suis arrivée en Inde, Chouyo m’a dit « il n’y a pas de réponse simple à la mendicité, aux gamins dans la rue et aux lépreux. Pas de réponse unique face à ça, chaque cas est différent et il faudra vivre avec. »

Et de fait, un jour chassant un groupe de gamins qui réclamaient une pièce, le lendemain offrant son jus de mangue à deux enfants qui mendiaient, le jour d’après s’arrêtant près d’une famille endormie sur le trottoir d’une rue pour déposer le doggy bag de nos agapes dans un superbe restaurant.

Le plus difficile c’est d’apprendre à vivre avec ça.

 

C’était valable en Inde. C’est aussi valable en France.

Il n’y a pas de réponse unique, de ligne de conduite invariable à suivre face à la misère.

Et il faut vivre avec chacune des décisions qu’on a pris à ce sujet là.

La seule que je me suis jamais fixée et à laquelle je me tiens – même si des fois vraiment c’est difficile – c’est de toujours les regarder dans les yeux, répondre à leur bonjour et leur sourire. Ne jamais oublier qu’en face de moi je n’ai pas un meuble, un objet, un animal ou un déchet mais bien un être humain.

Souvent je me demande ce qu’ils peuvent penser de mes regards et mes sourires. S’ils ne me trouvent pas ridicule, s’ils ne m’insultent pas dans leur tête en se disant que ce qu’ils veulent eux c’est un toit, à manger chaud et un avenir.

Parfois j’oublie …

 

Quand je vivais à Toulouse il y avait un SDF en bas de mon immeuble avec ses 2 chiens. Pas tout jeune, toujours propre, toujours poli, ses chiens étaient hyper bien dressés, il faisait toujours attention à ne déranger personne. Il faisait la manche mais ne réclamait jamais d’argent, même pas silencieusement avec les yeux.

C’est vrai je n’aime pas les gens qui quémandent de l’argent. Sans doute parce que ça me rend honteuse quand je ne donne rien et que je n’aime pas ce chantage à la culpabilité.

Tout le temps où j’ai vécu dans cet immeuble je me suis dit que j’allais lui donner de l’argent. Pourquoi lui plus qu’un autre? Il y avait quelque chose en lui – une dignité je crois – qui m’interpellait, me donnait envie de l’aider. Personne ne mérite d’être dans la rue, mais j’avais plus envie de le sortir là lui que les autres.

Sauf que je ne lui ai jamais donné d’argent. La CAF a mis 6 mois à me verser mes APL, le CROUS 3 mois à commencer à me verser ma bourse, j’étais dans une situation financière vraiment délicate, tellement que même 2€ je ne pouvais pas. Le mieux que j’ai réussi à faire un jour c’est de lui acheter un croissant en m’achetant du pain.

Et je m’en suis voulue, voulue, de ne pas pouvoir faire plus.

Des années plus tard je m’en veux toujours et je ne l’ai jamais oublié.

 

Un jour dans un parking souterrain j’avais eu un problème pour rejoindre à pied la rue. Un jeune SDF était venu m’aider très gentiment à m’en sortir avec beaucoup de délicatesse. Il devait avoir quelques années de plus que moi à peine, avait pris mes regards et mes sourires. Il avait faim de contacts humains, de gentillesse, de discussions. Et moi grosse cruche j’étais restée distante et méfiante … parce qu’il était SDF oui.

Je ne suis pas d’un abord facile avec les gens que je ne connais pas (ou n’aime pas hu hu) mais il y avait un vrai feeling entre lui et moi, ce truc irrationnel qui te dit que tu peux faire confiance et t’ouvrir.

Je ne l’ai pas écouté. Pas voulu paraître trop amicale avec un SDF…

J’y pense encore souvent. Avec honte.

 

Il y a peu …

La course aux cadeaux de Noël approche et j’ai choisi de prendre de l’avance. Une petite zone commerciale, un jour humide, venteux et glaçant. De ces jours où tes os te disent que winter is coming la neige arrive.

Emmitouflée dans mon écharpe, mon bonnet et mon manteau chaud je passe d’un magasin à l’autre. Devant l’un d’eux, un jeune homme vend des calendriers. Ceux fait par des asso pour aider des SDF à s’en sortir un peu. On sent qu’il n’est pas à l’aise, il n’ose pas aller vers les gens, il reste en retrait immobile dans le froid et le vent sans rien dire.

Il doit avoir … mon âge. Je le mange en pleine figure. Ca me rappelle ce reportage vu quelques jours auparavant sur les jeunes dans la rue parce que contrairement à moi qui suis chanceuse pas ou plus de boulot, pas de famille sur qui compter.

Le temps de penser à tout ça je l’ai dépassé. Je lui ai souri, je lui ai dit bonjour mais j’ai passé mon chemin sans lui accorder plus que ça. Pourtant dire que ça me serre le cœur de le voir là, ignoré de tous, est un euphémisme.

Je me promets qu’au retour je vais m’arrêter et lui acheter son calendrier même s’il doit me coûter 20€. Plus que de l’argent, lui accorder un peu de temps et d’attention.

Je ne l’ai pas fait. J’aimerais écrire que je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait, mais je sais très bien pourquoi : par lâcheté.

Peur de me voir, de voir la société dans ses yeux.

Ne me reste maintenant que la honte et le regret d’un acte manqué.

 

Et surtout la sensation pour chacun d’eux qu’en niant leur statut d’humain, c’est le mien que j’ai nié.

Je vais devoir vivre avec ça mais je crois qu’à l’approche des fêtes de fin d’année, c’était important à rappeler.

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