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La vie c'est du boulot

Elle pleure sa perte

Chat endormi sur le canapé
En cas de déprime ils nous restent les chats

Ils sont 6 ce soir là quand je rentre dans la salle pour cette dernière heure de travail de la journée.
Je dis bonjour à tout le monde, au groupe, et je démarre cette séance. J’en profite une fois qu’ils sont lancés pour m’enquérir de chacun, individuellement, discrètement, à voix douce. Comment s’est passée la dernière chimio ?, qu’est-ce que le dernier rdv avec l’oncologue a donné ?, comment vont-ils d’une manière générale. Je le fais toujours ainsi.

A posteriori je me dis que je l’ai vu, inconsciemment, qu’il y avait une tension dans le visage, dans l’attitude de cette dame quand je lui ai dis « ça va? ». Je ne l’ai pas conscientisé mais je n’ai pas été surprise en voyant son masque se fissurer et qu’elle éclatait en sanglots.

Dans ces cas là les autres patients ont deux types de réactions : il y a ceux qui font comme s’ils n’avaient rien vu et qui me laissent gérer et il y a ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de venir témoigner de leur soutien à celui/celle qui pleure.
Je comprends la 2e réaction – il est probable que je fasse la même chose plus qu’à mon tour – mais elle m’agace profondément.

Elle m’agace profondément pour une très mauvaise raison et trois bonnes. Ma très mauvaise raison c’est que quand ils le font mon ego se sent remis en question dans ma capacité à gérer ces pleurs et à les gérer correctement. A cet instant, dans ce groupe, c’est MOI la responsable, MOI la professionnelle, JE gère. Une très mauvaise raison ai-je dit mais malgré mes efforts je doute de jamais réussir à l’annihiler complètement. Surtout que j’ai trois bonnes raisons pour être agacée.
La première c’est que souvent venir manifester son soutien sur le moment ne rend pas service à la personne qui est en train de pleurer. Ce sont des pleurs qu’elle aurait voulu ne jamais laisser échapper. Pas ici, pas comme ça, pas à ce moment là. Alors c’est plus facile en général pour elle, pour son estime, pour son orgueil, si les autres font comme si de rien n’était pendant que j’éponge les pleurs. Quitte à venir après, une fois la crise passée, presser une main sur une épaule ou faire un câlin qui dit « j’ai vu, je suis là, ça va aller ».
La deuxième bonne raison c’est que le risque est grand qu’en voulant – en toute bonne foi – consoler celui qui pleure, l’autre ramène tout à soi. Ils vivent la même maladie, pas forcément de la même façon mais des moments difficiles ils en affrontent tous et chacun à sa manière. Sauf que la tentation est grande de dire « moi aussi j’ai déprimé et j’ai fait ci et ça et finalement regarde ça va bien ». J’ai un statut différent, je ne suis pas malade, je ne suis pas émotionnellement concernée, je ne me projette pas. Et je fais très attention de leur laisser dans ces moments là tout l’espace pour pleurer, pour exprimer ce qui doit sortir, je fais tout pour légitimer et reconnaître leur souffrance du moment et leur droit à pleurer.
La troisième bonne raison c’est que souvent celui qui le console le fait avant tout pour lui plus que pour celui qu’il console. « Regardez comme je suis une belle personne qui vient en aide à ceux qui souffrent ».

Enfin là tout ce qui me préoccupe, c’est elle et sa peine. Je l’isole légèrement du groupe, je lui donne l’espace pour pleurer sans que tout le monde la voit, face à cette fenêtre grande ouverte qui lui permet d’avoir de l’air frais. Je ne lui demande pas de m’expliquer, je n’ai pas besoin d’explications et en vérité je sais qu’elle m’en donnera probablement quand il sera temps pour elle de le faire, aujourd’hui ou la prochaine fois que nous nous verrons.

Entre deux sanglots elle finit par me dire qu’elle a pleuré toute la journée, que la vie est tellement difficile. Je me crispe intérieurement, peut-être a-t-elle eu une consultation médicale porteuse de mauvaises nouvelles elle dont la situation médicale est si précaire ?
Les pleurs finissent par se tarir, je finis par réussir à la faire rire. Elle m’explique qu’elle a appris que le mariage de sa fille qui devait avoir lieu dans quelques semaines a été annulé, soudainement, et qu’elle ne cesse de pleurer depuis qu’elle l’a appris.
J’ai un moment de surprise intérieure : cette femme qui encaisse des traitements incroyablement durs depuis des mois, qui ne peut plus rester assise longtemps tant elle est douloureuse, qui prend des antidouleurs a haute dose … cette femme s’effondre parce que sa fille se sépare quelques semaines avant son mariage ?

Et puis je comprends … elle s’inquiète pour sa fille évidemment. Mais quand on est confronté à la perspective réelle de peut-être mourir dans peu de temps, ce qui donne envie d’endurer tous ces traitements, ce qui donne envie de se battre, ce sont ces échéances dans le temps qu’on se fixe pour tenir. C’est le baptême du petit fils, la rentrée scolaire de la petite fille, le mariage de sa fille, le bac de son fils.
Ce qu’elle pleure c’est la perte brutale et inattendue de ce repère dans le temps où elle se projetait, de ce pilier qui l’aidait à tenir au quotidien, de cet événement auquel elle tenait tant à assister et pour lequel elle se battait. Et je la comprends.

On sous-estime trop souvent l’importance de ces éléments donnés par l’entourage qui rythment le futur de ceux qui sont gravement malades. Et les dégâts qu’ils peuvent faire quand ils s’évanouissent.

Elle est repartie avec le sourire, je lui avais promis pendant qu’elle pleurait. Ce soir là je me suis dit que c’était vraiment ça de faire mon job et de le faire bien.

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