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Archive for septembre, 2018

Elle flambe

#Cliché

 

Je suis en train de composer son numéro mais j’ai pas envie d’appeler Béatrice.

 

Au fond de moi il y a une petite voix qui me hurle de me passer de ce coup de fil, qu’elle ne m’en voudra pas, que je peux faire l’impasse et que ça ne sera pas grave. Une petite voix égoïste. Parce que je sais que l’état de santé de Béatrice se dégrade, j’ai toujours su que ça arriverait depuis que je l’ai rencontré, elle et son cancer du pancréas-que-c’est-tout-pourri. Et je n’ai pas envie d’entendre qu’elle a des métastases qui ont essaimé un peu partout et qu’elle a de grosses douleurs. Dans le jargon, on dit qu’elle flambe. J’aime pas cette expression, j’imagine mes patients qui prennent feu et j’aime pas. Je crois que ça vient du fait que sur les images des scanners et des IRM on se met à voir plein de tâches rouges qui brillent partout et qu’elles grossissent vite, les métastases. En fait c’est pas elle qui flambe, c’est le cancer, mais il l’emporte dans son brasier.

 

Je n’ai surtout pas envie de devoir affronter la réalité en face, cette mort qui s’approche à grands pas. Non pas Béatrice svp, laissez la moi encore ! Parce que je l’aime bien Béatrice, parce qu’elle m’a touchée, qu’on a bien discuté, qu’on a même rigolé un paquet de fois. J’ai pas envie de me dire que cette conversation est peut-être la dernière, pas envie de l’entendre me remercier pour tout ce que j’ai fait pour elle (alors que j’ai fait si peu), pas envie qu’on se dise sans se le dire que c’est la fin et qu’on est contentes d’avoir pu se connaitre, pas envie de me dire que sa fille de 15 ans va devoir vivre sans elle, pas envie de me demander si elle a compris et pas envie de constater que oui elle a compris.

 

Et puis j’ai cette autre petite voix qui me dit que je ne vais pas y arriver. Que cette boule dans la gorge va finir par trahir mon émotion, qu’elle va monter dans les aigus, s’étrangler ou qu’un sanglot va m’échapper. Que ça ne sera pas professionnel de perdre ainsi ma poker face et qu’il n’est pas question que ce soit elle qui me réconforte, ça serait vraiment le monde à l’envers. Cette petite voix aussi qui me dit que je vais dire une connerie, un truc inapproprié qui va la blesser, que j’ai réussi à ne pas le faire jusque là alors ça serait dommage de commencer maintenant. Vraiment Shaya repose ce téléphone.

 

Evidemment je l’ai appelé.

Et je suis restée très professionnelle, je n’ai pas sangloté, pas gaffé. On a même ri. Elle était vraiment heureuse de me parler, de me dire merci et moi aussi j’étais contente de lui parler.

On n’enterre pas les vivants, même si le chemin qui s’annonce est moche, même si ça pue.

 

Derrière le soignant, il y a l’humain, des fois on a le cœur qui saigne un peu.

Ces étapes qu’il faut franchir

C’était chouette de vous revoir

Il y a eu un moment – dans cette journée douce-amère – où je me suis bien demandée quels embranchements de ma vie j’avais pris pour un jour, aujourd’hui, me retrouver là. Seule, dans ce cimetière, pour déposer ces fleurs.

Il y a une ironie non négligeable à ce que ce soit moi qui sois là, entre tous les membres de leur descendance pas si petite que ça, pour rendre un peu de couleurs à leur tombe et honorer leur mémoire. Comme quoi le vilain petit canard est peut-être celle qui a le plus le sens de la famille …

 

Mais en vérité je sais parfaitement pourquoi je suis là.

Pour mon père déjà, parce que ça lui fait plaisir et ça le réconforte, et ça ça n’a pas de prix.

Mais je suis surtout là pour moi aussi.

 

Des fois je lis les gens parler « d’adulting » en franchissant certaines étapes clés, en regardant les écoles avant d’acheter etc … Moi là j’ai l’impression d’être une adulte. Et de boucler une boucle.

Celle qui me permet de regarder sereinement un passé qui a longtemps été une plaie sensible. Celle qui me permet de faire la part des choses, de reconnaître que cette ville a été le lieu de moments pénibles pour la petite fille que j’étais et qu’ils ont longtemps pris le pas sur le reste mais que j’ai aussi dans ces rues une foule de mes souvenirs d’enfance les plus heureux.

Il y avait cette plage de galets sur laquelle j’ai passé des heures à jouer avec ma grande sœur, aux tomates et aux patates, ces briques rouges et jaunes polies et recrachées par la mer. Il y avait cette route pour aller à la plage, avec ces dos d’ânes que mon père prenait vite pour qu’on saute sur la banquette arrière de la voiture en riant. Il y avait cette pâtisserie sur la route de la plage où mon père s’arrêtait pour s’acheter une part de flan qu’il avalait gloutonnement sur le chemin du retour. Il y avait ce champ derrière la maison où j’allais regarder les étoiles filantes du mois d’août, et je n’ai jamais perdu le goût de ces nuits d’observation. Il y avait ce champ de maïs où nous allions chaparder un épi ou deux qui nous donnait des aphtes. Il y avait ces jours de grosse mer où nous allions nous promener sur la jetée, battue par le vent et les embruns. Il y avait ces deux poiriers dans le jardin, un pour moi et un pour ma grande sœur. Il y avait cette ferme où nous allions acheter le beurre 1/2 sel que mon grand père me tartinait si épais sur mes tartines du matin que je n’arrivais jamais à les manger. Il y avait ce plat de pommes de terre, d’haricots blancs et de crème fraîche, spécialité de ma grand mère (ou de mon grand père) dont j’aimerais tellement retrouver le goût. Il y avait cette boulangerie au bas de la maison où parfois on nous achetait un kinder. Il y avait ces bouquinistes où j’arrivais à me faire offrir un livre d’occasion de temps à autre.

 

Déposer ces fleurs aujourd’hui c’est faire un pas de côté pour examiner avec des yeux d’adulte des souvenirs d’enfant. C’est leur réattribuer une place dans mon histoire, une place juste, alors que j’ai voulu longtemps les en éliminer purement et simplement. Reconnaître qu’il y a une part de moi qui c’est forgé là avec eux et avec ces souvenirs, pas forcément la plus belle mais assurément une part solide, et qu’il faut du feu et des larmes pour que la lame tienne.

Être là c’est – non pas leur pardonner – mais admettre qu’il n’y a plus de colère et de haine dans ce que je garde d’eux, que ces rues que la petite fille à couettes que j’ai été a parcouru ne sont plus celles d’aujourd’hui et que suffisamment de temps à passer pour que les fantômes ne traînent plus sur les pavés. Que la boulangerie a laissé la place à un fleuriste dans lequel je ne suis jamais entrée, que le boucher où j’ai demandé un jour du « jambon mouillé » n’existe plus, qu’un des deux poiriers du jardin a été abattu.

Ici ce n’est plus chez moi, et je suis autorisée à y revenir comme une étrangère. Sereine.

 

Bonjour Pépé et Mémé, c’était chouette de vous revoir.

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